BOURSE DU TRAVAIL DE FIRMINY (Loire)
Publié le 17 Février 2008
LES BOURSES DU TRAVAIL ( Contribution de Bernard Lamirand Président de l’Institut CGT d’histoire sociale de la métallurgie, Firminy le 15 février 2008 à l'occasion du centième anniversaire)
Cet exposé reprendra les aspects fondamentaux de ces bourses dont les bâtiments, existants encore aujourd’hui, révèlent l’émancipation des travailleurs sortants « petit à petit » de leur état de servage.
Des bourses existaient avant la naissance du mouvement ouvrier mais elles n’avaient pas la même nature. C’étaient des bourses financières avec « leurs places », là où se faisaient les échanges monétaires de l’époque.
Par exemple, la bourse financière de Paris a été créée par un arrêt du Conseil d’Etat du roi, le 24 septembre 1724.
Elle occupera plusieurs sites parisiens, avant de s’établir durablement au Palais Brongniart, où la négociation des titres se réalisait à la criée.
C’est Napoléon Ier qui pose la première pierre du Palais Brongniart en 1808.
Le bâtiment fut inauguré le 4 novembre 1826 et devient le cœur de l'activité financière au XIXème siècle, au moment de l’essor de la spéculation boursière
Rien de tel pour les bourses du travail qui furent le fruit d’une difficile maturation du mouvement ouvrier à la fin du 19eme siècle.
Faut-il rappeler, que dès la révolution, la bourgeoisie instaura les premières lois anti-ouvrières avec la loi Le Chapelier interdisant les coalitions et qu’elle combattit durement les sans-culottes. Le directoire, en particulier, alla jusqu’à guillotiner des progressistes comme Babeuf ; des répressions terribles s’abbâtirent sur cette émergence ouvrière.
La raison d’être des bourses du travail
Une Bourse du Travail est aujourd’hui un lieu, où se réunissent les différents syndicats de salariés, ce lieu permet aux syndicats de posséder des locaux pour exercer leurs activités (réunions, permanence d'accueil syndical, services d'entraide, culture...). Etc.
C’est le cas ici, à Firminy où encore à Saint-Etienne, une des plus anciennes bourse du travail en France.
Origine des bourses du travail.
La Fédération des bourses du travail se fonde en 1892 au congrès de Saint-Etienne. Son premier secrétaire est Fernand Pelloutier, un dirigeant anarchiste. Les premières bourses vont ainsi se créer après la reconnaissance des syndicats pour arriver à cette unification des bourses à ce congrès. Rappel : la CGT n’est pas encore constituée.
La Fédération des bourses du travail a été l'un des fondements du mouvement syndical français avec les fédérations des syndicats devenant par la suite les fédérations que nous connaissons aujourd’hui.
Ils se réuniront pour fonder la CGT au congrès de Limoges en 1895.
Que font-elles ces bourses du travail ?
Elles organisent les travailleurs syndiqués dans les territoires. De 1892 à 1902, les Bourses se développent rapidement en passant de 22 à 86.La première bourse du travail est celle de Paris fondée le 3 février 1887. Le Courant Syndicaliste Révolutionnaire était majoritaire dans les Bourses et il considérait que la structuration syndicale des Bourses favoriserait la conscience de classe des travailleurs des différentes professions réunies et permettrait de développer une autonomie politique et culturelle de la classe ouvrière.
Les Bourses du travail ont apporté une double dimension au syndicalisme français par la constitution de structures horizontales et verticales.
Ces structures sont alors porteuses d'un autre type de solidarité, dépassant les diversités de professions et de corporations, pour s'inscrire dans une solidarité de proximité géographique. C'est
bien à travers la solidarité interprofessionnelle que la conscience de classe est la plus apte à s'affirmer, est- il proclamé.
De plus, la finalité du projet des bourses était, en assurant la formation d'une classe ouvrière autonome, objectif contenu aussi dans les services qu'elles proposaient, d'être à la fois un outil d'émancipation intégrale des travailleurs et un instrument d'organisation de la société future. A travers les Bourses du travail et le modèle de syndicalisme qui y était développé, on peut percevoir un but : la grève générale et des moyens d'action et d'organisation pour y parvenir.
Cette création ne vient donc pas dans la facilité.
Le mouvement ouvrier naissant a subi plusieurs revers, ceux de la révolution de 1830, de 1848 où lui est volée sa victoire, et surtout celui de la commune de Paris qui démantèle pour un temps le mouvement ouvrier français. Marx a rendu aux communards un vibrant hommage en disant, « ils allaient à l’assaut du ciel ».
Ce mouvement des bourses du travail a des origines : celles du compagnonnage et il va se révéler différent au fur et à mesure de la montée du mouvement ouvrier dans les usines qui prend une autre dimension que les petites unités artisanale et de ces compagnons arqueboutés sur le métier.
L’industrie prend de la vigueur dans cette période de pré-développement du monde ouvrier aussi bien avec les tissages, la production d’acier, les machines à vapeur, le charbon et les transports avec la naissance du chemin de fer etc.
Les travailleurs ont donc besoin de s’organiser face à un patronat qui ne leur fait pas de cadeaux et ils trouvent le moyen de le faire, dans un premier temps, face à l’interdiction des coalitions, en s’organisant dans des mutuelles, des société de secours, et ils tentent ainsi de dépasser les bureaux de bienfaisance tenus par la bourgeoisie.
Les premières formes syndicales ne sont pas encore bien précises mais on a vu apparaître avant la commune, à l’initiative de Varlin, la chambre fédérale des sociétés ouvrières de Paris.
Mais tout est à refaire après l’échec de la commune.
Il y a aussi les vues proudhoniennes des coopératives ouvrières de production, mais comme le dit Marc Piolot et Jean Bruhat dans leur ouvrage l’esquisse de la CGT : « le but final est ainsi défini : émancipation totale des travailleurs dans un ordre social nouveau où le salariat sera aboli ».
Pendant ce temps, le patronat s’organise et des grands groupes industriels et financiers se constituent tels : Les Schneider avec Le Creusot, la compagnie des aciérie et forges de la Loire, les De Wendel, des banques comme le Crédit lyonnais et la Société Générale qui vient de se faire remarquer ; nous verrons apparaître le banquier Seillière, ami de Napoléon, dont la famille s’unira plus tard à celle des De Wendel et nous fournira plus tard un rejeton : Ernest Antoine Seillière, président du Medef et maintenant de l’organisation patronale européenne ; une famille de maîtres de forges qui mènera une lutte de classe sans concession pour empêcher toutes formes d’organisation du mouvement ouvrier.
La concentration industrielle se renforce alors à la fin du 19eme siècle et les crises financières éliminent les entreprises les plus faibles et les salariés ont
besoin, face au chômage qui les jette à la rue, de trouver des formes d’union qui leur permet de se sortir de la misère.
Les bourses du travail seront ce lieu de rencontre et de solidarité des salariés et également de recherche d’emplois.
On peut même dire que cette organisation en bourse du travail est tolérée et on verra même dans un premier temps le pouvoir encourager cette forme de socialisation.
Mais cette forme va se développer particulièrement avec la renaissance du mouvement ouvrier etc.….
Des grèves vont éclater comme celles des mines du Nord en 1872 que Thiers réduit par la force comme il l’a fait plus violemment contre la commune de Paris. Dès 1881, expliquent Bruhat et Piolot : « il y a 500 chambres syndicales dont 180 à Paris. Les syndiqués appartiennent surtout à des professions de type artisanal : typographes, bronziers, verriers, peintres en bâtiment, carrossiers, chapeliers. Les premiers congrès ouvriers se réunissent. C’est en novembre 1876, celui de Paris et puis d’autres qui vont préfigurer la reconnaissance du droit de grèves et puis de la légalité de syndicats en 1884.
Il existera alors deux formes d’organisations syndicales : la fédération nationale des chambres syndicales qui constitueront par la suite les fédérations que nous connaissons aujourd’hui et les bourses du travail qui deviendront des Unions locales mais qui demeureront dans ce que l’on appelle encore aujourd’hui les bourses dut travail.
Venons en plus particulièrement à la création des bourses du travail :
Rolande Trempé, une grande historienne du mouvement ouvrier, en décrit avec exactitude ce que renfermait cette notion de bourse du travail.
Je la cite : « Lavigne, un dirigeant des bourses du travail, voyait déjà « les diverses bourses fonctionnant sur tous les points de France, centralisant les renseignements et la statistique sur les éléments du travail de leur région respective, et s’unissant ensuite dans une sorte de fédération, pour se transmettre les éléments d’information, pour faire connaître aux intéressés que sur tels points du pays s’il y a disette de bras, et sur tel autre point abondance, pour leur fournir tous les renseignements dont ils auraient besoin, etc. ; faisant succéder une organisation ordonnée, réfléchie, intelligente du travail en France, à ce désordre, à cette anarchie économique où se débattent dans une désolante impuissance les éléments laborieux sur lesquels reposent la vitalité de notre pays ».
A travers cela, l’on voit bien que la première raison d’être, concrète, est d’organiser des bureaux de placements et l’on ressent bien cette volonté de maîtriser les statistiques du travail au profit de la classe qu’ils défendent.
En dehors des bureaux de placement, les bourses du travail organisèrent devant la carence des employeurs les premiers cours de formation professionnelle. Des secours en cas de chômage étaient procurés pour les adhérents avec des aides très modestes à cette époque et l’on peut dire que les bourses du travail furent certainement à l’origine de ce que nous avons aujourd’hui comme outil de protection contre le chômage.
Des débats parcoururent toutes les bourses du travail pour savoir s’il était bon de former des apprentis qui deviendraient par la suite des patrons mais le débat s’il se poursuivi longtemps se réglera sur l’idée qu’il était utile de faciliter le développement des connaissances de la classe ouvrière.
D’autres domaines furent aussi lancés par les bourses dut travail et notamment dans le domaine de la culture et comme le disait le secrétaire de la bourse du travail de Nîmes en 1900, « le rôle des syndicats, des bourses du travail, doit être autre chose que des offres d’amélioration des conditions de la vie matérielle, de placement, etc. ». « Elles ont aussi pour mission de faire acquérir aux ouvriers ce que Pelloutier appelait la « science de leur malheur ». C’est pour ainsi dire la raison pour lesquelles les bourses vont faire un grand effort pour mettre en place des bibliothèques où les ouvrages visent à élever le niveau de connaissance dans tous les domaines qu’ils soient sociaux, philosophiques, économiques et techniques.
Les bourses sont vraiment au cœur de l’émancipation et deviennent ainsi des lieux de formation syndicale et politique pour la classe ouvrière.
Pour terminer ce cours descriptif je reprendrai quelques affirmations de l’ouvrage de Jean Bruhat et de Marc Piolot sur la création des bourses : « Les travailleurs éprouvèrent très tôt le désir de se grouper sur la base de la localité. La bourse du travail avait des origines paternalistes. Il s’agissait, tout au début, pour les autorités, d’organiser en les contrôlant des bureaux de placement. Ce sont les militants ouvriers eux-mêmes qui firent de ces institutions non seulement des foyers d’éducation prolétarienne, mais encore et surtout des points d’appui pour la lutte contre le patronat ».
Songeons, dit encore ces deux historiens « que ces maisons du peuple que les travailleurs ont été construites de leurs mains, pierre à pierre, pour abriter leur bourse du travail ou leurs syndicats et dont quelques-unes demeurent encore dans nos villes ouvrières, comme le témoignage émouvant de la solidarité prolétarienne ».
Derrière ces deux grandes mises en œuvre de la libération des travailleurs face à l’exploitation capitaliste, le désir d’unité était profond. Il allait en résulter le congrès de Limoges et la création de la CGT en 1895.
Les bourses du travail marquent l’émergence du mouvement ouvrier et du syndicalisme français.
Votre bourse de Firminy s’inscrit dans cette dynamique et nous avons dans cette région fournir des générations de militants et de dirigeants ouvriers sortants de la domination du capital qui, ici exploitait sans vergogne femmes, enfants, mineurs et sidérurgistes.
Benoît Frachon est l’exemple même de cette émancipation de la classe ouvrière et il est sûr que nous devons beaucoup à nos aînés qui ont su construire les structures nécessaires pour faire face au capitalisme.