DERNIERE LETTRE DE BABEUF A SA FEMME ET SES ENFANTS

Publié le 27 Juillet 2012

BABEUF-BIS.jpgA MA FEMME ET A MES ENFANS

Bon-soir, mes amis. Je suis prêt à m'envelopper dans la nuit éternelle. J'exprime mieux à l'ami auquel j'adresse les deux  lettres que vous aurez vues; je lui exprime
mieux ma situation pour vous que je ne le peux faire à vous-mêmes. Il me semble que je ne sens rien pour trop sentir. Je remets votre sort dans ses mains. Hélas! Je ne sais si vous le trouverez en position de pouvoir faire ce que je demande de lui, je ne sais comment vous pourrez arriver jusqu'à lui.

Votre amour pour moi vous a conduits ici à travers tous les obstacles de notre misère, vous vous y êtes soutenus au milieu des peines et des privations, votre constante sensibilité vous a fait suivre tous les instans de cette longue et cruelle procédure dont vous avez comme moi bu le calice amer; mais j'ignore comment vous allez faire pour rejoindre le lieu d'où vous êtes partis; j'ignore si vous y retrouverez des amis; j'ignore comment ma mémoire sera appréciée malgré que je crois m'être conduit de la manière la plus irréprochable; j'ignore enfin ce que vont devenir tous les républicains, leurs familles et jusqu'à leurs enfans à la mamelle, au milieu des fureurs royales, que la contre-révolution va amener: ô mes amis! que ces réflexions sont déchirantes dans mes derniers instans!... Mourir pour la patrie, quitter une famille, des enfans, une épouse chérie seroient plus supportables si je ne voyais pas au bout la liberté perdue et tout ce qui appartient aux sincères républicains, enveloppé dans la plus horrible proscription. Ah! mes tendres enfans, que deviendrez-vous? je ne puis ici me défendre de la plus vive sensibilité... Ne croyez pas que j'éprouve au regret de m'être sacrifié pour la plus belle des causes; quand même tous mes efforts seroient inutiles pour elle, j'ai rempli ma tâche...

Si, contre mon attente, vous pouviez survivre à l'orage terrible qui gronde maintenant sur la république et sur tout ce qui lui fut attaché; si vous pouviez vous retrouver dans une situation tranquille, et trouver quelques amis qui vous aidassent à triompher de votre mauvaise fortune, je vous recommanderois de vivre bien unis ensemble; je recommanderois à ma femme de tâcher de conduire ses enfans avec beaucoup de douceur, et je recommanderois à mes enfans de mériter les bontés de leur mère en la respectant et lui étant toujourt bien soumis. Il appartient à la famille d'un martyr de la liberté de donner l'exemple de toutes les vertus, pour attirer l'estime et l'attachement de tous les gens de bien. Je désirerois que ma femme fit tout ce qui lui seroit possible pour donner de l'éducation à ses enfans, en engageant tous ses amis de l'aider dans tout ce qui leur serait également possible pour cet objet. J'invite Emile de se préter à ce vœu d'un père que je crois bien aimé: je l'invite à s'y prêter sans perdre de tems et le plutôt qu'il pourra.

Mes amis, j'espère que vous vous souviendrez de moi et que vous en parlerez souvent. J'espère que vous croirez que je vous ai tous beaucoup aimé. Je ne concevois pas d'autre manière de vous rendre heureux que par le bonheur commun. J'ai échoué; je me suis sacrifié; c'est aussi pour vous que je meurs.

Parlez beaucoup de moi à Camille, dites-lui mille et mille fois que je le portais tendrement dans mon cœur.

Dites-en autant à Caïus, quand il sera capable de l'entendre.

Lebois, a annoncé qu'il imprimeroit à part nos défenses: il faut donner à la mienne le plus de visibilité possible. Je recommande à ma femme, à ma bonne amie, de ne remettre à Baudoin, ni à Lebois, ni à d'autres, aucune copie de ma défense, sans en avoir une autre bien correcte par devers elle, afin d'être assurée que cette défense ne soit jamais perdue. Tu sauras, ma chère amie, que cette défense est précieuse, qu'elle sera toujours chère au cœurs vertueux et aux amis de leur pays. Le seul bien qui te restera de moi, ce sera ma réputation. Et je suis sûr que toi et tes enfans vous vous consolerez beaucoup en en jouissant. Vous aimerez à entendre tous les cœurs sensibles et droits dire, en parlant de votre époux, de votre père: Il fut parfaitement vertueux.

Adieu. Je ne tiens plus à la terre que par un fil que le jour de demain rompra. Cela est sûr, je le vois trop. Il faut en faire le sacrifice. Les méchans sont les plus forts, je leur cède. Il est au moins doux de mourir avec une conscience aussi pure que la mienne, tout ce qu'il y a de cruel, de déchirant, c'est de m'arracher de vos bras, ô mes tendres amis, ô tout ce que j'ai de plus cher!!!.. Je m'en arrache, la violence est faite... Adieu, adieu, adieu, dix millions de foix adieux...

... Encore un mot. Ecrivez à ma mère et à mes sœurs. Envoyez-leur par la diligence au autrement ma défense dès qu'elle sera imprimée. Dites-leur comment je suis mort, et tâchez de leur faire comprendre, à ces bonnes-gens, qu'une telle mort est glorieuse loin d'être déshonorée...

Adieu donc encore une fois, mes biens chers, mes tendres amis. Adieu pour jamais. Je m'enveloppe dans le sein d'un sommeil vertueux...

G. BABEUF

Rédigé par aragon 43

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