CLASSES ET LUTTES DE CLASSE

Publié le 29 Octobre 2007


L’Humanité des débats. Gauche et classes sociales

Les ruptures sociales déterminantes

Par Michel Simon, sociologue (*), professeur émérite à l’université de Lille-1

On ne peut plus parler

de classes et de lutte de classes dans les termes des vulgates (déjà très réductrices) du siècle dernier. Mais rien dans l’étude des réalités actuelles ne justifie qu’on renonce à ces outils d’analyse. Encore faut-il d’abord regarder « en haut », vers des groupes aux effectifs très restreints mais dont l’importance dans le jeu social est déterminante, comme « la très haute bourgeoisie » et de façon générale les catégories dirigeantes. Ce « pôle dominant » n’est plus celui d’hier. Son insertion dans une « jet upper class » mondiale n’est guère douteuse. Il n’a pas pour autant disparu, comme viennent de le rappeler avec éclat Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Or la représentation des distances et antagonismes sociaux diffère du tout au tout, selon qu’on intègre dans l’analyse ces réalités (et leurs corrélats en termes de puissance sociale, de revenu et de patrimoine) ou qu’on les « oublie ». Sur l’autre versant, la « classe productive », que Marx dans les « Considérants » ne réduit pas au seul salariat, n’est plus non plus celle d’hier. Pour autant, nier ses différenciations internes et perdre de vue le cumul de nuisances que subissent, plus que d’autres, les catégories ouvrières et populaires n’est soutenable ni en termes de connaissance ni en termes d’action.

Ne faut-il pas aller plus loin ? Reste-t-il vrai ou non que l’argent représente, non « la richesse », mais un droit de tirage sur les richesses créées par le travail collectif, et que l’appropriation à un pôle suppose la dépossession, voire l’exploitation à l’autre, sous des formes qui ne sont bien entendu plus celles du XIXe siècle ? Qu’on ne doive pas entendre « richesse » au sens strictement matériel du terme, que ses modes d’appropriation se situent moins que jamais au seul niveau de l’entreprise (exemples : le foncier, le crédit), qu’il faille partir des caractéristiques financières et transnationales du capitalisme contemporain : qui le nie ? Pas plus que ne sont contestables l’urgence environnementale, celle du combat pour la paix, ou l’existence de phénomènes de domination (de genre, notamment) qui ne se réduisent pas à la domination de classe, mais que cette dernière attise tout en renvoyant, sur le fond, au même socle idéologique. Mais, si on ose pousser l’investigation jusqu’au bout, ne retrouve-

t-on pas toujours l’aspect prédateur et destructeur d’un capitalisme dont le dynamisme créatif demeure l’autre facette ? Il est temps d’en débattre ensemble sur la base, non de citations ou de batailles « d’ismes », mais de l’analyse concrète des réalités de notre temps.

On ne parle ni n’agit de la même façon selon que l’on juge le cours actuel du monde simplement « injuste » ou foncièrement illégitime. Or force est de constater à gauche, depuis plusieurs décennies, un processus de « Bad Godesberg » plus ou moins rampant. En témoigne la prévalence de plus en plus criante d’un discours sur les valeurs qu’il est vital de tenir, à la condition que ce ne soit pas au détriment de l’insistance sur les ruptures sociales et sociétales hors desquelles ce discours reste proclamation vide. Ce phénomène affecte en grand le Parti socialiste. Il n’épargne pas le Parti communiste, nonobstant un début de redressement à son dernier congrès. Une chose est de savoir, à un moment donné, où placer le curseur, compte tenu de ce que les citoyens sont disposés à soutenir et des alliances (voire des recompositions) auxquelles il est plus qu’urgent de travailler. Mais faute de redonner concrètement vie à ces fondamentaux, on ne peut ni contracter d’accord dans la clarté ni travailler à la reconstruction d’un « sens commun » transformateur, hors duquel il ne peut y avoir ni mobilisation consciente ni inversion des rapports de forces idéologiques et politiques.

(*) Dernier ouvrage publié :

les Ouvriers et la politique

(avec Guy Michelat),

Presses de Science Po, 2004.

Rédigé par aragon 43

Publié dans #communisme

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